À Grenoble, les réacteurs du CEA ont laissé place à d’autres instruments de recherche. Cette transformation, remise en lumière par ICI Isère le 29 octobre, ne raconte pourtant ni la fermeture d’un centre scientifique ni la disparition de toute activité nucléaire dans la ville. Elle raconte un changement de spécialisation : regrouper ailleurs l’essentiel des recherches du CEA sur le nucléaire civil et développer ici d’autres technologies.
Le résultat se lit aujourd’hui dans les travaux sur les batteries, les matériaux et les composants électroniques. Mais comprendre cette reconversion demande de séparer trois histoires : celle des anciens réacteurs, celle des laboratoires qui leur ont succédé et celle des autres établissements présents dans l’agglomération. Les confondre ferait disparaître une partie du paysage scientifique grenoblois.
Pourquoi le CEA a changé de direction
Dans son retour historique, ICI Isère situe la création du centre en 1956 et décrit une réorientation entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000. Le nucléaire civil constituait sa vocation initiale. La suite ne s’est pas jouée en une fermeture unique : les installations et les programmes ont suivi des calendriers différents.
Le dossier publié par le CEA en février 2013 donne la logique de cette évolution. Depuis 2001, l’organisme cherchait à rassembler l’essentiel de ses activités consacrées au nucléaire civil dans trois centres : Cadarache, Marcoule et Saclay. Le projet grenoblois d’assainissement et de démantèlement, lancé en 2002, accompagnait la fin des programmes expérimentaux concernés.
Ce choix d’organisation est essentiel pour interpréter le changement. Une recherche déplacée vers un autre site ne devient pas, pour cette raison, inutile à l’échelle nationale. Inversement, conserver le nom CEA à Grenoble ne signifie pas y conserver les mêmes équipements ou les mêmes missions. Il faut regarder ce que font les équipes, au-delà du sigle.
Un réacteur arrêté n’est pas encore un site déclassé
Les dates permettent aussi d’éviter un raccourci. Le CEA rapporte que les murs du réacteur Siloé ont été démolis au début de février 2013. C’est un jalon visible. Le déclassement réglementaire de cette installation est intervenu en janvier 2015, selon l’historique conservé par l’autorité de sûreté.
La même source mentionne le déclassement de Siloette en 2007, de Mélusine en 2011 et du laboratoire LAMA en août 2017. La reconversion ne se résume donc pas à une photographie de démolition : les opérations matérielles et les décisions administratives ne portent pas la même date.
L’appréciation de sûreté portant sur 2021, publiée en mai 2022, évoquait encore l’instruction d’un dossier concernant la station de traitement des effluents et des déchets solides. Ce document est une archive : il ne permet pas d’affirmer quel est l’état exact de cette procédure en novembre 2026. Il montre en revanche pourquoi l’arrêt des recherches, la déconstruction des bâtiments et la fin du statut d’installation nucléaire doivent être distingués.
Pour le lecteur, la bonne question n’est donc pas seulement « quand le nucléaire s’est-il arrêté ? ». Elle est aussi : de quelle installation et de quelle étape parle-t-on ?
Batteries, santé et électronique : ce que fait le centre aujourd’hui
La présentation du centre publiée par le CEA en février 2026 met en avant quatre domaines : l’énergie, la santé, l’information et la communication. Elle cite notamment les batteries électriques, les nanotechnologies, les matériaux et les biotechnologies. La recherche technologique et son transfert vers l’industrie occupent désormais une place centrale.
Le CEA rattache également cette évolution à Minatec, consacré aux micro et nanotechnologies, et au campus d’innovation Giant, dont il est membre fondateur. Ces noms désignent un environnement de recherche et de coopération ; ils ne constituent pas, à eux seuls, une mesure des résultats industriels.
Cette distinction compte lorsqu’on parle d’innovation. Un laboratoire peut produire une connaissance, mettre au point un procédé ou aider une entreprise à éprouver une technologie. Ce sont des contributions différentes. Pour juger une avancée précise, il faut identifier son stade : résultat expérimental, prototype, dispositif pilote ou produit effectivement disponible.
FAMES, un exemple concret du passage vers l’industrie
La ligne pilote FAMES, inaugurée le 30 janvier 2026, donne un exemple de cette orientation. Dans son dossier de présentation, le CEA explique qu’elle sert à tester, prototyper et qualifier des procédés pour les semi-conducteurs dans des conditions proches de l’industrie, avant leur transfert en production.
Le programme rassemble notamment des travaux sur les transistors FD-SOI, les mémoires embarquées et l’intégration en trois dimensions. Cette dernière consiste à empiler des puces pour combiner des fonctions. L’objectif annoncé est de préparer des composants répondant aux besoins industriels, notamment en matière de consommation énergétique.
Coordonné par le CEA, le projet représente un investissement de 830 millions d’euros, selon ce dossier, financé à parts égales par la Commission européenne et les États membres. Ce montant concerne le programme : ce n’est pas le budget annuel du centre grenoblois.
Une ligne pilote reste toutefois une étape de maturation. Son inauguration ne prouve pas que tous les procédés étudiés sont déjà produits à grande échelle. Les gains annoncés doivent être examinés technologie par technologie, avec leurs conditions de mesure et de fabrication. La promesse industrielle ne remplace pas cette démonstration.
À Grenoble, l’ILL constitue une autre histoire nucléaire
La transformation du CEA ne doit surtout pas être étendue à toute la ville. L’Institut Laue-Langevin, organisme international distinct, abrite à proximité un réacteur à haut flux neutronique. La fiche de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, actualisée en juin 2026, décrit une installation de 58 mégawatts thermiques.
Ces mégawatts expriment une puissance thermique, pas une quantité d’électricité livrée au réseau. L’outil fournit des faisceaux de neutrons destinés à la recherche fondamentale, notamment en physique du solide et en biologie moléculaire. Il ne faut donc pas le présenter comme une centrale électrique.
Cette présence suffit à corriger une formule trop large : la fin des anciens programmes nucléaires du CEA de Grenoble ne signifie pas que la recherche utilisant un réacteur a disparu de Grenoble. Elle ne permet pas non plus de dire que le réacteur de l’ILL fonctionne chaque jour : les installations de recherche connaissent des cycles et des arrêts, et leur état instantané demande une information datée.
Ce que cette reconversion permet de comprendre
Le cas grenoblois offre une manière concrète de lire une politique scientifique. On peut suivre les équipements qui ferment, les missions qui se déplacent et les capacités nouvelles qui apparaissent, sans réduire le bilan à un changement d’étiquette.
Pour apprécier les prochaines annonces, trois repères sont utiles : identifier l’établissement concerné, distinguer la recherche de la production et demander quelles performances sont réellement démontrées. C’est à cette échelle que la reconversion du CEA devient intelligible : une transformation de ses moyens et de ses objectifs, dans une ville où plusieurs formes de recherche continuent de coexister.
Photographie d’illustration : vue générale de Grenoble et de l’Isère depuis les abords de la Bastille.
Sources et repères
- ICI Isère, retour sur la réorientation du CEA de Grenoble, 29 octobre 2026.
- CEA, dossier sur le démantèlement, 27 février 2013.
- Autorité de sûreté, historique du site et appréciation 2021 publiée en 2022.
- CEA, présentation du centre de Grenoble, février 2026.
- CEA, dossier FAMES, 30 janvier 2026, PDF.
- ASNR, réacteur à haut flux de l’ILL, fiche actualisée le 10 juin 2026.
- Photographie : Mikhail Nilov sur Pexels — licence Pexels.






