ϟ À LA UNE2026 ED138 : ce que révèle vraiment le candidat au statut de planète naineMagazine luxembourgeois 4 nov. 2026
Français
LetzViewmag
LE LUXEMBOURG. LA GRANDE RÉGION. LE MONDE.Un regard ouvert.
Une autre perspective.
Arts plastiques

Romaine Brooks : pourquoi ses portraits en gris ont marqué l’art du XXe siècle

Du portrait d’Anna de Noailles à son célèbre Autoportrait de 1923, Romaine Brooks a développé une peinture indépendante et une représentation singulière des identités.

Détail de l’autoportrait de Romaine Brooks, peint en 1923, avec chapeau noir et palette de gris.
Source et licence de l’image
Romaine Brooks, Autoportrait (1923), détail — Smithsonian American Art Museum, don de l’artiste. Reproduction diffusée sous CC0.

Dans l’Autoportrait peint en 1923, Romaine Brooks se représente vêtue d’un manteau sombre, coiffée d’un chapeau haut-de-forme, les yeux à demi plongés dans l’ombre. Derrière elle, un paysage urbain presque vidé de couleur. Cette image ne ressemble guère aux portraits de société destinés à flatter leur modèle : la peintre américaine s’y montre avec une autorité tranquille, en imposant ses propres codes vestimentaires.

Une peinture qui privilégie les nuances au spectaculaire

Romaine Brooks, née à Rome en 1874 et morte à Nice en 1970, appartient à une génération d’artistes ayant travaillé dans un Paris traversé par de profondes ruptures. Pourtant, elle ne se range pas facilement dans les mouvements dominants de son époque. Alors que le fauvisme et le cubisme bouleversent le traitement de la couleur et des formes, elle développe une palette resserrée de noirs, de blancs, de gris bleutés et de tons terreux.

Le Smithsonian American Art Museum, qui conserve un ensemble important de ses œuvres, rapproche son approche de celle de James McNeill Whistler, qu’elle admirait. Cela ne signifie pas que ses toiles soient uniformément grises : un visage, une étoffe claire ou une petite touche rouge prennent au contraire davantage de présence parce qu’ils émergent d’un ensemble retenu.

Ce parti pris sert aussi la manière dont elle peint les personnes. Le fond, rarement bavard, laisse le regard se concentrer sur la posture, le vêtement, la silhouette et la relation entre le modèle et le spectateur.

L’indépendance d’une héritière ne résume pas son parcours

Née Beatrice Romaine Goddard dans une famille américaine aisée, elle grandit dans des conditions que ses propres souvenirs présentent comme éprouvantes. Sa situation financière change avec un héritage familial reçu en 1902, ce qui lui donne une liberté rare pour mener sa carrière sans dépendre exclusivement de commandes.

Il serait toutefois réducteur de raconter sa trajectoire comme celle d’une fortune qui aurait suffi à fabriquer une artiste. Brooks étudie le dessin et la peinture, travaille entre l’Italie, la France et d’autres centres artistiques et construit patiemment une écriture picturale personnelle.

Son exposition de 1910 à la galerie parisienne Durand-Ruel établit sa réputation. Le tableau *Azalées Blanches* met déjà en évidence sa manière de faire ressortir une figure par les contrastes délicats des tonalités plutôt que par une profusion de couleurs. Le musée américain rappelle les comparaisons formulées à l’époque avec Goya ou Manet : ce sont des rapprochements critiques historiques, pas des équivalences de valeur mesurables.

Des portraits de femmes qui rompent avec les conventions

Brooks fréquente une partie du monde artistique et littéraire parisien, où elle trouve des modèles et des interlocutrices. Vers 1908, elle peint la poétesse Anna de Noailles. Le Metropolitan Museum of Art, qui conserve ce portrait, souligne son fond bleu argenté et l’influence de Whistler, mais aussi le regard direct de la poétesse. La toile est de petite dimension, environ 35 sur 27 centimètres : l’intensité ne vient pas du format monumental.

La peintre représente également Ida Rubinstein, danseuse et mécène liée à l’avant-garde parisienne. Un portrait de 1917, conservé au Smithsonian, la montre comme une présence singulière, dramatique et volontaire. Sa manière de travailler ne se limite donc pas à répéter une formule : les poses et les relations entre figure et décor changent selon les sujets.

Le Centre Pompidou documente aussi plusieurs œuvres de l’artiste, dont un portrait de Jean Cocteau daté de 1912, le *Gabriele d’Annunzio, le poète en exil* de la même année et *Au bord de la mer*, daté de l’été 1912 dans son catalogue. Ces notices permettent de suivre la diversité de ses modèles, au-delà du seul autoportrait devenu célèbre.

L’autoportrait de 1923 : se définir par l’image

Dans son Autoportrait de 1923, conservé au Smithsonian American Art Museum, Brooks porte un costume d’inspiration masculine, avec haut-de-forme, col relevé et manteau noir. L’œuvre, une huile sur toile d’environ 117,5 sur 68,3 centimètres, appartient à la collection du musée grâce à un don de l’artiste.

Le commentaire de conservation du Smithsonian insiste sur le caractère délibéré de cette apparence androgyne dans une société où les vêtements dessinent encore fortement les rôles de genre. Une discrète touche rouge sur le revers du manteau renvoie au ruban de la Légion d’honneur. La scène peut être interprétée comme une affirmation d’indépendance, sans qu’il soit possible de traduire l’expression du visage en une émotion unique et certaine.

Brooks a noué une longue relation avec l’écrivaine américaine Natalie Barney. Cette histoire personnelle, importante pour comprendre certains milieux intellectuels de Paris, ne doit pas devenir la seule clé de lecture de son œuvre : elle a aussi construit des images de figures masculines, réalisé des nus, des compositions allégoriques et des dessins.

Une artiste redécouverte au-delà des années 1920

Dans les années 1930, Brooks réalise des dessins plus imaginaires et commence un manuscrit autobiographique intitulé *No Pleasant Memories*, resté inédit. Sa production peinte ralentit fortement et ses œuvres s’éloignent pendant plusieurs décennies du cœur du récit consacré à l’art moderne.

Le Smithsonian situe un regain d’intérêt pour ses portraits à partir des années 1980, lorsque les historiens de l’art examinent davantage les représentations du genre, les réseaux artistiques minoritaires et les parcours de femmes longtemps reléguées à la marge. L’exposition *The Art of Romaine Brooks*, organisée à Washington du 17 juin au 2 octobre 2016, réunissait 18 peintures et 32 dessins : cette exposition est terminée, mais son dossier reste une source documentaire accessible.

Le parcours de Romaine Brooks se comprend ainsi à travers des œuvres qui revendiquent leur propre langage visuel. Ses gris ne sont pas une absence de peinture, et ses portraits ne sont pas de simples curiosités biographiques. Ils demandent au regardeur d’examiner ce que les vêtements, la lumière et les silences d’une image rendent visible, ou choisissent de tenir à distance.

Gardez un regard ouvert.Tous les articles Arts plastiques →

Dans la même rubrique