ϟ À LA UNE2026 ED138 : ce que révèle vraiment le candidat au statut de planète naineMagazine luxembourgeois 4 nov. 2026
Français
LetzViewmag
LE LUXEMBOURG. LA GRANDE RÉGION. LE MONDE.Un regard ouvert.
Une autre perspective.
Nature et environnement

Xiaozhai Tiankeng : comprendre le gouffre chinois et ses forêts

À Xiaozhai, le gouffre atteint 662 mètres de profondeur selon le point de mesure. Ce paysage spectaculaire est connu depuis longtemps ; les recherches sur les tiankengs éclairent le lien entre relief, eau et vivant.

Le gouffre de Xiaozhai vu depuis son rebord sud, avec ses falaises calcaires et sa végétation, en novembre 2009.
Source et licence de l’image
Brookqi / Ulrichstill — Wikimedia Commons — domaine public

Une forêt peut pousser très bas dans le relief sans vivre dans l’obscurité d’une caverne. À Xiaozhai, dans le comté de Fengjie, au sein de la municipalité chinoise de Chongqing, la végétation occupe un immense gouffre ouvert vers le ciel. Les parois calcaires donnent au lieu sa profondeur et sa forme spectaculaire. Elles ne le séparent pourtant pas de l’eau, de l’air et des milieux qui l’entourent.

Ce paysage mérite mieux que le récit d’un « monde perdu » soudain découvert. Il permet de comprendre comment un relief peut façonner un habitat, puis pourquoi les écologues comparent les forêts situées à l’intérieur et à l’extérieur de ces grandes dépressions. Pour le regarder correctement, il faut commencer par remettre les dimensions dans le bon sens.

626 mètres d’ouverture, jusqu’à 662 mètres de profondeur

Le tableau géologique publié par le géoparc de Zhijindong donne à Xiaozhai une ouverture de 626 mètres sur 537. La profondeur indiquée va de 511 à 662 mètres, selon la hauteur du rebord retenu pour la mesure. Le chiffre de 626 mètres ne désigne donc pas la profondeur du gouffre.

La même fiche présente une surface d’ouverture de 274 000 mètres carrés, soit 27,4 hectares, et un volume de 119,35 millions de mètres cubes. Elle classe sa formation dans les dépressions issues d’un effondrement. Ces dimensions décrivent un relief, pas une salle fermée que l’on atteindrait après avoir parcouru plusieurs centaines de mètres de tunnel.

La distinction est visible sur la photographie : des falaises encadrent une végétation qui reçoit la lumière depuis l’ouverture. Le mot « souterrain », parfois employé pour parler de ces forêts, doit être compris avec précaution. Elles se trouvent en contrebas du terrain environnant, mais ne sont pas nécessairement privées de ciel.

L’eau travaille la roche avant l’effondrement

Le terme karst désigne des paysages façonnés par la dissolution de roches solubles, notamment le calcaire. L’US Geological Survey explique que l’eau circule dans les fissures et les ouvertures de la roche, les élargit et emporte de la matière dissoute. Les circulations souterraines comptent autant que la forme visible depuis la surface.

À grande échelle, il faut ainsi distinguer le creusement progressif des cavités et les effondrements qui peuvent les ouvrir vers l’extérieur. Tous les creux d’un paysage calcaire n’ont pas les dimensions ni l’organisation d’un tiankeng. Employer le même mot pour une petite dépression et pour un gouffre géant ferait disparaître ce qui est précisément intéressant à étudier.

À Xiaozhai, le compte rendu de l’expédition scientifique de 2005, signé Tony Waltham, décrit une rivière sortant d’une cavité en amont, traversant le fond puis rejoignant une cavité en aval. Ce témoignage montre un milieu relié à un réseau hydrologique, plutôt qu’un réceptacle fermé.

Le même texte mentionne déjà un accès touristique et des marches descendant vers le fond. Il suffit à écarter l’idée d’une première ouverture récente de Xiaozhai aux regards humains. L’histoire de sa connaissance scientifique ne se confond pas avec sa première apparition dans un article ou sur un réseau social.

Ce que les botanistes comparent réellement

L’intérêt écologique des tiankengs ne se réduit pas à leur profondeur. Pour comprendre leur végétation, il faut identifier les plantes, décrire les sols et comparer des surfaces selon une méthode explicite. Un nombre d’espèces, sans territoire ni protocole, explique peu de choses.

Une étude de Wei Shui et de ses collègues, publiée en 2022 dans Frontiers in Ecology and Evolution, porte sur trois tiankengs du Yunnan et leurs alentours. Elle ne concerne pas Xiaozhai. Les chercheurs ont retenu 58 relevés, répartis entre l’intérieur et la surface, pour étudier les arbres et les arbustes ; les plantes herbacées sont exclues de cette comparaison.

Leurs résultats ne se résument pas à « davantage de tout au fond ». Ils recensent 48 espèces dans la strate arborée des tiankengs contre 39 à l’extérieur, mais 49 espèces arbustives à l’intérieur contre 55 en surface. Ces dénombrements concernent l’ensemble des relevés étudiés, pas chaque gouffre pris séparément.

La différence porte donc aussi sur la composition des communautés végétales. Elle soutient l’intérêt de ces habitats pour la conservation, tout en rappelant qu’un résultat obtenu dans un groupe de sites ne constitue pas l’inventaire d’un autre.

Le sol et les feuilles racontent une autre partie de l’histoire

Les dimensions impressionnent immédiatement ; les nutriments sont moins visibles. Une recherche publiée en 2024 dans le Chinese Journal of Plant Ecology apporte un éclairage complémentaire sur le complexe de Dashiwei, dans le Guangxi. Là encore, il s’agit d’un autre ensemble de tiankengs, distinct de Xiaozhai.

Li-Li Zheng et ses collègues ont comparé la composition des feuilles de 64 espèces végétales, en étudiant notamment le carbone, l’azote, le phosphore, le potassium, le calcium et le magnésium. Ils mettent en évidence des différences selon les emplacements et les groupes de plantes, ainsi que le rôle du sol dans ces caractéristiques.

Ce type de travail déplace le regard : une forêt ne se comprend pas seulement en comptant ses arbres ou en mesurant la hauteur des falaises. Les ressources disponibles et la manière dont les plantes les utilisent font partie du fonctionnement de l’habitat. Une photographie peut montrer la densité de la végétation ; elle ne mesure pas ces relations.

Un refuge n’est pas un milieu figé

Parler de refuge écologique suppose de préciser ce qui est protégé, pour quelles espèces et dans quelles conditions. Une paroi peut limiter certains accès sans abolir toute relation avec l’extérieur. La présence de plantes ne prouve pas davantage que leur population est stable, ni que le milieu a toujours eu son aspect actuel.

Les travaux comparatifs permettent de poser ces questions avec des observations. Pour les visiteurs comme pour les lecteurs, quelques repères évitent les raccourcis : le lieu exact de l’étude, la date des relevés, les organismes recherchés et la distinction entre une observation et une tendance. Un inventaire ponctuel et un suivi répété ne répondent pas à la même question.

À Xiaozhai, le gouffre suffit à susciter l’étonnement. Il n’est pas nécessaire de lui ajouter une forêt miraculeusement coupée du monde. Sa force tient à ce qui peut être décrit : un relief hors d’échelle, une circulation d’eau, de la végétation sous une ouverture immense. Les recherches menées dans d’autres tiankengs donnent des pistes pour comprendre ces habitats ; elles invitent à mieux les observer, sans prétendre avoir déjà tout mesuré dans chacun d’eux.

Photographie d’archive : Xiaozhai Tiankeng vu depuis son rebord sud, en novembre 2009. Brookqi / Ulrichstill — Wikimedia Commons, domaine public.

Gardez un regard ouvert.Tous les articles Nature et environnement →

Dans la même rubrique