Afficher un solde en bitcoins et pouvoir le retirer sont deux choses différentes. Le dossier Datavault AI le rappelle avec une conséquence très concrète : l’entreprise américaine a annoncé devoir corriger quatre séries de comptes après avoir réexaminé le traitement d’une opération financée en cryptomonnaie.
Dans un document réglementaire déposé le 26 octobre 2026, Datavault indique qu’une demande de retrait adressée en juin à Biconomy n’avait toujours pas abouti à la date du dépôt. Au-delà de la réaction boursière rapportée par Decrypt, l’enjeu est comptable : que peut réellement compter une entreprise parmi ses actifs et ses ressources disponibles ?
Une opération de 150 millions de dollars à l’origine du dossier
Le point de départ est un accord conclu le 25 septembre 2025 avec Scilex. Celui-ci prévoyait l’acquisition d’actions Datavault et de droits permettant d’en acheter d’autres, pour une contrepartie de 150 millions de dollars payable en bitcoins. Le taux retenu dans l’accord correspondait à environ 1 328,43 BTC.
Le document distingue ce montant contractuel du montant crédité sur le compte Biconomy de Datavault : 1 309,04 BTC, après déduction d’avances en espèces. Les crédits ont été réalisés en deux étapes, en septembre et novembre 2025, par des transferts dits « off-chain ».
Cette précision est essentielle. Un transfert de ce type modifie les écritures tenues par un intermédiaire sans correspondre nécessairement à un mouvement inscrit sur la blockchain publique de Bitcoin. Le nombre affiché sur un compte ne renseigne donc pas, à lui seul, sur toutes les conditions permettant à son titulaire de déplacer les fonds.
Datavault précise également avoir revendu à Scilex 491,431 BTC portés au crédit de ce compte, entre septembre 2025 et janvier 2026, contre environ 40,5 millions de dollars en espèces. Il ne faut donc pas traiter les 150 millions initiaux comme une somme intégralement restée disponible et inchangée depuis la signature.
Ce qui est établi sur le retrait — et ce qui ne l’est pas
Datavault déclare avoir demandé en juin 2026 un transfert vers un compte extérieur. Le formulaire du 26 octobre indique que ce retrait n’a pas pu être achevé. Il ne donne pas la cause précise de cette impossibilité.
Cette absence d’explication limite les conclusions possibles. Le document ne démontre ni un vol, ni une disparition définitive des bitcoins, ni un défaut du réseau Bitcoin lui-même. Il décrit une difficulté de retrait dans une relation entre une entreprise et un intermédiaire. Présenter cet épisode comme une panne de la cryptomonnaie confondrait le protocole avec les services qui l’utilisent.
Inversement, réduire le problème à un simple détail technique manquerait sa portée. Datavault avait considéré ces soldes comme une source de liquidité. Une ressource que l’on ne peut pas mobiliser comme prévu ne joue pas le même rôle dans le financement des dépenses et des engagements de l’entreprise.
Pourquoi les comptes doivent être corrigés
Après examen de l’opération, Datavault estime que les bitcoins concernés ne remplissaient pas les conditions permettant de les reconnaître comme ses actifs numériques. L’entreprise prévoit de comptabiliser à la place une créance de souscription : un montant dû par Scilex au titre de l’émission de titres.
Ce remplacement ne revient pas à déplacer mécaniquement une somme d’une case d’actif vers une autre. Le traitement annoncé présente cette créance en diminution des capitaux propres. Les espèces déjà reçues au titre des échanges avec Scilex doivent réduire le montant restant dû.
Le comité d’audit et la direction ont conclu, le 20 octobre, que quatre ensembles d’états financiers ne devaient plus servir de référence en l’état : ceux de septembre 2025, les comptes annuels de décembre 2025, puis ceux de mars et juin 2026. Le dépôt du 26 octobre rend cette décision publique et décrit les corrections envisagées.
Les diminutions d’actifs estimées atteignent notamment 92,2 millions de dollars au 31 décembre 2025 et 49 millions au 30 juin 2026. Ces chiffres concernent des photographies du bilan à des dates différentes. Les additionner pour annoncer une perte totale serait erroné. Datavault précise d’ailleurs que ses évaluations restent préliminaires et non auditées à ce stade.
La disponibilité compte autant que la valeur affichée
L’affaire met en évidence trois questions distinctes. La première porte sur la valeur : combien vaut un actif à une date donnée ? La deuxième concerne sa reconnaissance comptable : peut-il figurer dans les comptes de cette entreprise selon les règles applicables ? La troisième concerne sa disponibilité : peut-il être transféré ou utilisé lorsque l’entreprise en a besoin ?
Une hausse du cours du bitcoin ne répondrait pas, à elle seule, aux deux dernières questions. De même, une créance sur un partenaire n’offre pas automatiquement la même disponibilité qu’une somme déjà encaissée. Il faut encore connaître les conditions et les chances de son recouvrement.
Datavault indique justement que le recouvrement auprès de Scilex est incertain. La direction réexamine en conséquence son appréciation de la continuité d’exploitation pour certaines périodes concernées. Ce réexamen signale un enjeu de financement ; il ne constitue pas, en lui-même, une déclaration de faillite.
Les informations encore nécessaires
Dans le document du 26 octobre, l’entreprise n’avait pas fixé la date de publication de ses comptes corrigés. Elle poursuivait également l’évaluation des conséquences sur son contrôle interne et n’excluait pas d’identifier d’autres erreurs. Ce sont des points ouverts dans ce dépôt, pas des résultats déjà connus.
Les prochaines informations décisives seront donc la correction effective des comptes, les précisions sur le retrait et le recouvrement, ainsi que leurs conséquences sur les ressources mobilisables. Elles permettront de comprendre ce qui relève d’une erreur de présentation passée et ce qui continue de peser sur le fonctionnement de l’entreprise.
Photographie d’illustration : un médaillon au symbole Bitcoin dans un portefeuille, sans lien avec les actifs de Datavault. Photo : CryptoWallet.com Images, via Wikimedia Commons, CC BY 2.0.






