Merlin n’appartient à aucun parti. Pourtant, un même personnage légendaire peut servir des projets politiques opposés. C’est la proposition d’une archive radiophonique de 1984 remise en ligne par France Culture : lire Edgar Quinet contre Julius Evola pour comprendre comment l’imaginaire arthurien devient un langage de l’émancipation ou de la hiérarchie.
Une archive de 1984 rendue à nouveau accessible
Le septième épisode de la série « La Matière de Bretagne » a été remis en ligne le 27 octobre 2026. L’émission, diffusée pour la première fois le 26 mai 1984, dure un peu plus d’une heure. Jean-Pierre Le Dantec y recevait l’historien Daniel Lindenberg.
La page de présentation résume le contraste : Quinet fait de Merlin une figure de liberté et d’émancipation ; Evola privilégie la tradition, l’héroïsme et l’ordre aristocratique. Sans écoute intégrale attestée, il serait artificiel de juger le rythme, le montage ou la force de leur échange. L’intérêt documenté est ailleurs : cette opposition donne un mode d’emploi pour lire politiquement un mythe sans lui attribuer une idéologie unique.
Chez Quinet, Merlin quitte le seul monde médiéval
Le catalogue de la Bibliothèque nationale de France date *Merlin l’enchanteur* de 1860 et l’attribue à Edgar Quinet, chez Michel Lévy frères. L’édition numérisée se déploie en deux volumes et douze livres. Son sommaire fait voyager Merlin de Paris à la Table ronde, puis aux Alpes et à l’Italie : Quinet ne se contente donc pas de reproduire un récit médiéval fermé sur lui-même.
Dans la lecture proposée par Lindenberg, cette circulation permet de transformer Merlin en figure d’une humanité en marche vers la liberté. Le mythe devient une réserve de formes pour penser le présent du XIXe siècle. Cette interprétation est celle de l’historien dans l’émission ; elle ne remplace pas une analyse intégrale du long poème de Quinet.
Evola déplace le Graal vers la Tradition
Avec Julius Evola, la matière arthurienne change de direction. Le mot « tradition » ne désigne plus seulement un héritage transmis. Il devient le principe d’un ordre spirituel et politique opposé à la modernité démocratique. Un chapitre universitaire publié par Oxford University Press situe cette pensée dans la droite radicale et qualifie les écrits politiques d’Evola d’élitistes et d’antidémocratiques.
L’héroïsme, la chevalerie et le Graal peuvent alors être mobilisés pour légitimer une hiérarchie plutôt que pour ouvrir une promesse d’émancipation. Le contraste avec Quinet ne porte pas sur la présence ou l’absence de légendes celtiques : tous deux les utilisent. Il porte sur le mouvement qu’ils leur font accomplir — vers l’émancipation d’un côté, vers un ordre supérieur de l’autre.
Un mythe ne porte pas seul son programme
La confrontation évite deux simplifications. La première consisterait à croire que les récits arthuriens seraient naturellement progressistes parce qu’ils parlent de quête et de liberté. La seconde les enfermerait dans une tradition réactionnaire au seul motif qu’ils mettent en scène rois, chevaliers et lignages.
Un mythe fournit des personnages, des épreuves et des symboles ; le programme politique vient de celui qui les sélectionne et les agence. C’est pourquoi la question utile n’est pas seulement « que signifie Merlin ? », mais « qui fait parler Merlin, dans quel contexte et pour défendre quel ordre du monde ? ».
L’archive de 1984 garde ainsi une actualité intellectuelle sans devenir une nouveauté artificielle. Elle ne révèle pas un Merlin caché. Elle montre plus précisément que la bataille politique commence souvent par le choix des traits que l’on retient d’une histoire commune.






