Un câble sous la mer ne produit aucun kilowattheure. Pourtant, la liaison en construction dans le golfe de Gascogne doit accroître les échanges d’électricité entre la France et l’Espagne. Cette distinction explique une part du défi énergétique européen : disposer de centrales, d’éoliennes ou de panneaux solaires ne garantit pas que leur production puisse rejoindre les consommateurs au moment voulu.
Dans son analyse du 13 octobre 2026, la Banque européenne d’investissement décrit des réseaux confrontés à des usages et à une production qui changent. Trois opérations qu’elle soutient permettent de comprendre ce qui manque entre l’électricité produite et l’électricité effectivement disponible : une liaison entre pays, un raccordement en mer et des capacités industrielles.
Un réseau doit répondre au lieu et au moment
Les infrastructures électriques remplissent plusieurs fonctions. Les grandes lignes transportent l’électricité sur de longues distances. Les réseaux de distribution desservent les utilisateurs. Entre les deux, les postes et les transformateurs adaptent les niveaux de tension. Le raccordement d’un site doit s’insérer dans cet ensemble : disposer d’une connexion locale ne renseigne pas, à lui seul, sur toutes les capacités du réseau.
Il faut aussi distinguer deux unités. Le mégawatt, ou MW, mesure une puissance. Le mégawattheure, ou MWh, mesure une quantité d’énergie : une puissance constante de 1 MW pendant une heure correspond à 1 MWh. Augmenter la capacité d’une liaison crée donc une possibilité de transfert. Cela ne dit pas combien d’énergie y passera effectivement pendant une journée ou une année.
Le réseau historique doit par ailleurs accueillir une production plus dispersée. Un bâtiment équipé de panneaux solaires peut consommer de l’électricité et en injecter. Les batteries, les véhicules électriques et les nouveaux usages industriels modifient aussi les besoins. L’enjeu porte autant sur les équipements que sur leur pilotage.
Les gestionnaires doivent en parallèle équilibrer en permanence l’offre et la demande. Lorsque le réseau ne peut accueillir tous les flux souhaités, une production disponible peut devoir être limitée.
Dans le golfe de Gascogne, élargir le passage
La liaison portée par Inelfe, société commune de RTE et de Red Eléctrica, doit faire passer la capacité d’échange entre la France et l’Espagne de 2 800 à 5 000 MW. Le tracé annoncé s’étend sur 400 kilomètres, dont 300 sous la mer. Le calendrier des porteurs du projet prévoit une mise en service en 2028.
La BEI a annoncé le 16 juin 2025 1,6 milliard d’euros de prêts aux deux gestionnaires, avec 1,2 milliard de premières tranches signées. Une subvention européenne de 578 millions d’euros constitue une contribution distincte.
Le chiffre de 5 000 MW désigne ici la capacité d’échange visée entre les deux pays, pas la puissance du seul nouveau câble. Cette infrastructure ne produit pas d’électricité : elle élargit les possibilités d’utiliser une production située de l’autre côté de la frontière.
En Belgique, rassembler l’électricité produite en mer
À environ 45 kilomètres de la côte belge, l’île Princesse Élisabeth doit servir de point de raccordement à des parcs éoliens. Sa fonction est différente : organiser leur connexion au réseau terrestre.
Le 7 septembre 2026, la BEI a annoncé une facilité de crédit d’un milliard d’euros pour la deuxième phase, après 650 millions accordés en 2024. Elle couvre des équipements électriques, dont le poste à haute tension, des transformateurs et les liaisons en courant alternatif vers le continent.
Au moment de cette annonce, le dernier des 23 éléments de fondation était déjà installé. Les travaux de structure, de câblage et d’équipement doivent se poursuivre. La connexion des premiers parcs de la zone est prévue à partir de 2031.
L’apparition d’une île dans la mer et la disponibilité de son service électrique correspondent donc à deux échéances différentes.
Le blocage peut aussi se trouver dans une usine
Pour construire les réseaux, il faut des fabricants capables de fournir leurs composants. C’est à cet endroit qu’intervient l’accord annoncé le 21 septembre 2026 entre la BEI et Crédit Agricole CIB.
La BEI prévoit jusqu’à 300 millions d’euros de contre-garanties. Crédit Agricole CIB engage un montant équivalent, pour un portefeuille de garanties bancaires pouvant atteindre 600 millions. La contre-garantie partage une partie du risque supporté par la banque lorsqu’elle garantit ses clients industriels ; elle doit lui permettre d’accroître son soutien.
Les 600 millions correspondent à une capacité de garanties bancaires. Leur mobilisation dépend des engagements couverts ; ce montant ne mesure pas des sommes déjà versées aux fabricants. Les partenaires estiment qu’il pourrait mobiliser jusqu’à 2,4 milliards d’euros d’investissements dans l’économie réelle. Ce montant reste un effet attendu, pas le bilan de dépenses déjà réalisées.
Pourquoi les réseaux prennent du retard
Les calendriers expliquent une partie du décalage. Dans son rapport Electricity 2026, l’Agence internationale de l’énergie indique que planifier, autoriser et achever de nouvelles infrastructures de réseau peut prendre cinq à quinze ans, contre un à cinq ans pour des projets solaires ou éoliens. Ces ordres de grandeur mondiaux ne prédisent pas la durée de chaque chantier.
L’AIE souligne aussi que les réseaux, dimensionnés pour les pointes, disposent souvent de marges en dehors de celles-ci. Mieux utiliser l’existant peut donc compléter les nouvelles lignes. Parmi les solutions figurent des raccordements autorisant une limitation de production ou de consommation à certains moments, ainsi que des équipements améliorant la gestion des flux.
Cette souplesse a une contrepartie concrète : être raccordé plus vite ne signifie pas toujours pouvoir utiliser toute sa puissance à toute heure. La capacité disponible dépend de l’endroit, des contraintes du réseau et des conditions de fonctionnement.
Ce qu’il faudra regarder après les annonces
Ces projets se jugeront sur leurs résultats : l’électricité effectivement échangée, les parcs raccordés, les équipements livrés et la tenue des calendriers. Le financement ouvre une possibilité ; la mise en service la rend utilisable.
Pour le lecteur, trois questions permettent de comprendre une nouvelle annonce énergétique : qu’est-ce qui sera construit, quelle capacité supplémentaire sera disponible et à quelle date ? Le montant affiché ne répond, à lui seul, à aucune des trois.
Photographie : Velvet, pylônes à Sainghin-en-Mélantois, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Archive du 14 août 2023, illustration du réseau électrique distincte des projets cités.






