Les cartes habituelles montrent surtout les continents. Dans *Océans. Le nouveau partage du monde*, paru le 14 octobre 2026 aux éditions Les Liens qui Libèrent, le journaliste Guillaume Pitron propose de regarder dans une autre direction : sous la surface de la mer. Les fonds et les sous-sols marins deviennent des espaces de compétition économique, technologique et diplomatique. L'enjeu dépasse la pêche et le transport de marchandises.
Une enquête sur l'industrialisation des mers
L'éditeur présente l'ouvrage comme le résultat de trois années de recherches consacrées à la montée des activités industrielles en mer. Selon cette présentation, l'enquête conduit le journaliste d'un chalutier au large de l'Islande aux laboratoires américains consacrés aux ressources génétiques marines, en passant par des salons asiatiques spécialisés dans les technologies sous-marines.
Le propos embrasse plusieurs familles de ressources : hydrocarbures, sable, eau dessalée, minerais, algues ou molécules d'intérêt scientifique. Elles n'en sont pas toutes au même stade d'exploitation. Certaines activités sont déjà anciennes et massives ; d'autres, comme l'extraction de minerais dans les grandes profondeurs, restent confrontées à des obstacles techniques, économiques et environnementaux.
Dans un entretien publié le 26 octobre par *La Dépêche du Midi*, Guillaume Pitron décrit précisément cette différence : l'exploitation du sable et le dessalement sont bien réels, tandis que les projets visant certains métaux des grands fonds se trouvent encore largement en phase d'exploration et de construction de leurs modèles économiques.
Pourquoi la mer est devenue un sujet de souveraineté
Une difficulté tient à la manière dont le droit dessine les frontières maritimes. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer distingue notamment les eaux territoriales et la zone économique exclusive, dite ZEE.
La ZEE peut atteindre 200 milles marins à partir des lignes de base, soit environ 370 kilomètres. Dans cette zone, l'État côtier dispose de droits souverains relatifs à l'exploration, l'exploitation, la conservation et la gestion de certaines ressources. Cela ne signifie pas qu'il possède toute la mer comme un territoire terrestre : les autres États conservent, sous les conditions du droit international, des libertés telles que la navigation et le survol.
Cette distinction est importante pour comprendre les rivalités autour des îles, parfois petites, et des espaces marins qui leur sont associés. La géographie d'un archipel, l'interprétation des règles et les droits effectivement reconnus peuvent peser sur l'accès à des ressources sous-marines. Il serait toutefois abusif d'affirmer que n'importe quel îlot ouvre automatiquement un droit absolu sur toute la mer située à 370 kilomètres alentour.
Au-delà des juridictions nationales, le régime des fonds marins obéit encore à d'autres règles. Les négociations et les débats sur l'exploitation minière en grande profondeur montrent que l'intérêt économique ne suffit pas à rendre chaque projet possible.
Métaux stratégiques et monde vivant : une tension majeure
Certains fonds océaniques contiennent des concrétions riches en manganèse, nickel et cobalt. Ces métaux intéressent des acteurs industriels, particulièrement dans un contexte de transition énergétique et de sécurisation des approvisionnements. Mais l'extraction potentielle doit être distinguée de ressources commercialement accessibles, dont la rentabilité et les effets restent à démontrer.
L'autre dimension est écologique. Les grandes profondeurs abritent des habitats encore imparfaitement connus. L'exploration industrielle peut transformer les fonds et soulever des questions sur les sédiments, les espèces affectées ou la capacité des milieux à se rétablir. Dans son entretien du 26 octobre, Pitron insiste sur la possibilité de détruire des organismes ou des ressources biologiques avant même d'avoir compris leur intérêt scientifique.
Cette tension constitue l'un des points les plus stimulants du débat : l'océan peut être simultanément perçu comme une réserve de matières premières et comme un patrimoine écologique dont la connaissance est encore lacunaire.
Des câbles, des données et des technologies sous-marines
L'industrialisation décrite par l'auteur ne se limite pas à l'extraction. Les câbles de télécommunications, les équipements offshore, les systèmes d'observation ou les engins autonomes changent les usages de la mer. Ils créent aussi des questions de sécurité, de coûts et d'accès à l'information.
Dans cette perspective, une carte maritime ne dit pas seulement où naviguer : elle indique où passent les infrastructures, où se trouvent certaines ressources et quelles règles permettent d'y intervenir.
Ce que l'ouvrage apporte au débat
Le grand intérêt de ce sujet est de déplacer le regard. Pour comprendre la compétition autour des océans, il faut mettre en relation le droit, les technologies, les besoins industriels et les connaissances scientifiques, plutôt que de raisonner uniquement à partir d'une mine ou d'un gisement.
Il convient de préciser que cet article est un décryptage du thème du livre, fondé sur sa présentation officielle, des entretiens de l'auteur et le cadre juridique des Nations unies. Il ne prétend pas être le compte rendu d'une lecture intégrale de l'ouvrage.
À l'heure où les ressources marines attirent de nouvelles ambitions, la question centrale n'est donc pas seulement de savoir qui pourra extraire davantage. Elle est aussi de déterminer comment concilier des intérêts économiques divergents avec un environnement dont une grande partie reste à explorer.






