Quand une horloge recule d’une heure, les poissons ne reçoivent évidemment aucune consigne. Le changement d’heure est une convention humaine. Sous la surface, le temps existe pourtant sous plusieurs formes : alternance du jour et de la nuit, mouvement des marées, cycle lunaire ou retour des saisons. Les organismes marins utilisent ces repères pour se nourrir, se déplacer ou se reproduire.
La question posée par l’émission *Mediterrani* de Radio France permet surtout de distinguer deux choses : l’heure affichée par nos appareils et les rythmes biologiques. Une heure légale peut être déplacée d’un trait de plume ; un rythme vivant se règle sur des signaux physiques réels.
Une horloge interne qui reste à l’écoute du milieu
Un rythme circadien dure environ vingt-quatre heures. Il ne s’agit pas simplement d’une réaction instantanée à la lumière : chez certaines espèces étudiées en laboratoire, une activité rythmique persiste même lorsque les conditions restent constantes. Cette continuité révèle l’existence d’un mécanisme interne.
« Interne » ne signifie toutefois pas coupé du monde. La lumière, la température ou l’heure des marées servent de repères pour remettre régulièrement l’horloge biologique à l’heure. La grande synthèse publiée en 2023 dans l’*Annual Review of Marine Science* insiste justement sur la diversité de ces rythmes chez les animaux marins et les algues : circadiens pour le cycle quotidien, circatidaux pour les marées, mais aussi lunaires et saisonniers.
La mer impose en effet plusieurs calendriers à la fois. Dans une zone côtière, l’alternance immersion-émersion suit approximativement la marée, et non l’heure civile. Ailleurs, la quantité de lumière varie avec la profondeur, la météo et la saison. Un même organisme peut donc combiner plusieurs signaux plutôt que dépendre d’une seule « montre ».
La nuit, une migration immense commence
Le zooplancton offre l’exemple le plus spectaculaire. Une multitude de petits animaux remonte vers les eaux superficielles à la tombée de la nuit, puis redescend lorsque le jour revient. Cette migration verticale quotidienne se produit à l’échelle de nombreux océans.
La NOAA explique que la proximité de la surface donne accès à une nourriture abondante, tandis que l’obscurité réduit le risque d’être repéré par des prédateurs qui chassent à vue. Au matin, la descente remet une partie de ces animaux à l’abri dans des eaux plus profondes.
Ce mouvement n’obéit donc pas à « 22 heures » ou à « 6 heures » sur une montre. Il répond surtout à la luminosité et à un programme biologique capable d’anticiper son évolution. Selon les espèces et les milieux, d’autres facteurs — température, disponibilité de nourriture ou présence de prédateurs — modifient aussi le comportement. Parler d’une seule règle pour tout le plancton serait trop simple.
Marées, Lune et saisons : plusieurs temps superposés
Près des côtes, certains crustacés ajustent leur activité au rythme des marées, dont la périodicité est proche de douze heures et demie. D’autres animaux utilisent la lumière lunaire comme repère. Chez plusieurs coraux, la libération des cellules reproductrices peut ainsi se synchroniser sur une période très courte autour d’une phase de la Lune. Cette coordination augmente les chances que les gamètes se rencontrent dans l’eau.
Les saisons ajoutent encore une autre échelle. Température, durée du jour et ressources alimentaires déterminent des fenêtres favorables à la reproduction, à la croissance ou aux migrations. Mais toutes les espèces ne répondent pas aux mêmes signaux, et l’existence d’un comportement rythmé ne suffit pas toujours à prouver qu’une horloge interne en est l’unique cause.
Le changement d’heure ne déplace pas le Soleil
Passer à l’heure d’hiver modifie nos horaires sociaux, pas la course du Soleil ni celle de la Lune. Les animaux marins ne « gagnent » donc pas une heure. L’effet humain ne pourrait être qu’indirect et local : si nos nouveaux horaires changent l’éclairage d’un port ou l’activité sur un littoral, l’environnement perçu par certaines espèces peut lui aussi changer. Cela ne permet pas d’affirmer que tout l’écosystème se recale d’un coup.
La bonne image n’est finalement pas celle d’une horloge géante cachée au fond de l’eau. C’est plutôt un ensemble de minuteurs, sensibles à des signaux différents et parfois superposés. Nos montres peuvent reculer en une nuit ; les rythmes marins, eux, continuent de suivre la lumière, les marées, la Lune et les saisons.






