Retrouver des scènes coupées ne consiste pas seulement à allonger un film. Cela peut déplacer son centre de gravité, rendre à un personnage une ambiguïté ou restituer le lien entre deux idées. Le retour des « Diables », réalisé par Ken Russell en 1971, pose précisément cette question : qu’avons-nous vu d’une œuvre lorsque sa circulation a dépendu, pendant des décennies, de versions différentes ?
La photographie montre un projecteur ancien : une illustration du patrimoine cinématographique, sans lien avec le tournage ou la restauration des « Diables ».
Avec Oliver Reed et Vanessa Redgrave, ce drame britannique revient sur l’affaire des possédées de Loudun. Son retour en salle mérite davantage que l’étiquette de film scandaleux. Il faut démêler le fait historique, sa transformation en cinéma et le travail de restitution. Cette présentation documentaire s’appuie sur les archives de classification et les informations des institutions et salles citées ; elle ne constitue pas une critique après visionnage intégral.
Une ressortie, mais de quelle version parle-t-on ?
Le BFI annonce une restauration 4K de 114 minutes, présentée comme conforme aux choix de Russell, et une sortie britannique le 30 octobre 2026. En France, le Grand Action programme également une version de 1 h 54, avec des séances annoncées en 4K. Ces informations permettent d’identifier une circulation réelle de la restauration. Elles ne prouvent pas que toutes les salles, tous les pays et toutes les éditions vidéo proposent exactement le même montage.
La nuance compte lorsque l’on rencontre les mots « intégrale », « restaurée » et « director’s cut ». Le premier suggère une totalité ; le deuxième désigne un travail sur les éléments disponibles ; le troisième renvoie à une version associée aux intentions du réalisateur. Ces expressions répondent à des questions différentes. Une image remise en état ne garantit pas, à elle seule, que tous les plans autrefois retirés aient été retrouvés.
Dans le cas des « Diables », le BBFC apporte une précision décisive : la version soumise en 2026 rétablit du matériel dans deux séquences, mais d’autres éléments supprimés en 1971, notamment violents, sont présumés perdus. La restauration élargit donc l’accès au film sans effacer toutes les lacunes de son histoire.
Loudun : une accusation a conduit à une exécution
Le point d’ancrage est documenté. Urbain Grandier, prêtre à Loudun, a été condamné et exécuté le 18 août 1634. La notice historique de la Ville rappelle les rivalités locales, les tensions autour du pouvoir royal et les accusations portées lors d’exorcismes. Elle situe également son opposition à la destruction du château dans le contexte de l’intervention de Laubardemont, envoyé par Richelieu.
Ces repères interdisent de réduire l’affaire à une anecdote surnaturelle. Des personnes ont affirmé subir une possession ; des autorités ont instruit une accusation de sorcellerie ; une condamnation a été prononcée. Ce sont trois niveaux distincts. L’existence des témoignages et du procès ne démontre pas celle des phénomènes démoniaques allégués.
La prudence s’impose aussi dans l’autre sens : transformer tous les protagonistes en personnages dont nous connaîtrions parfaitement les motivations serait fabriquer une certitude nouvelle. Une rivalité documentée ne donne pas accès à chaque intention intime. Pour regarder un film inspiré d’une affaire ancienne, cette distinction est féconde : elle laisse à la fiction son travail d’interprétation, tout en empêchant de prendre son efficacité dramatique pour une preuve historique.
Entre l’archive et Russell, plusieurs regards
Le film n’arrive pas directement du dossier judiciaire à l’écran. Le BBFC rappelle ses liens avec le livre d’Aldous Huxley, publié en 1952, et la pièce de John Whiting. Cette succession de formes importe : un essai, une pièce et un film ne disposent ni des mêmes moyens ni du même espace pour développer une contradiction.
Le cinéma peut faire tenir dans un visage ou une succession de plans ce qu’un ouvrage examine sur plusieurs pages. En contrepartie, la présence d’un acteur, la musique et le montage orientent immédiatement notre perception. Reconnaître cette médiation ne revient pas à disqualifier l’adaptation. C’est lui rendre sa responsabilité artistique : elle propose une lecture, elle ne dépose pas une pièce d’archive devant le spectateur.
Les repères de générique donnés par le Grand Action précisent ce travail collectif : Oliver Reed incarne Grandier, Vanessa Redgrave sœur Jeanne ; les décors sont de Derek Jarman, la photographie de David Watkin et la musique de Peter Maxwell Davies. Pour découvrir l’œuvre, ces noms ouvrent des pistes concrètes. Comment l’espace organise-t-il les rapports de pouvoir ? Que fait entendre la musique ? À quelle distance le cadre place-t-il le spectateur ? Ce sont des questions de regard, pas des qualités que l’on pourrait attribuer automatiquement au film avant de l’avoir vu.
La censure ne fut pas le geste d’un seul acteur
L’histoire retracée par le BBFC complique l’image d’un réalisateur affrontant un unique censeur. En 1971, Warner et l’organisme britannique demandent chacun des coupes. Certaines demandes se recoupent, d’autres non. Une version modifiée obtient ensuite la classification X britannique. Pour la distribution américaine, de nouvelles suppressions permettent une classification R.
Les mêmes mots sur une affiche pouvaient ainsi désigner des expériences différentes. Cette question dépasse la seule quantité de nudité ou de violence conservée. Supprimer un passage agit aussi sur les transitions, les rapprochements entre personnages et la place accordée à une idée. Sans comparaison plan par plan, il serait abusif d’affirmer ici l’effet exact de chaque coupe. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer les minutes retirées comme un simple supplément sensationnel.
Pour un lecteur qui connaît déjà le film, l’enjeu pratique est donc de retrouver la référence de la copie vue : pays, support et édition. Le souvenir d’une ancienne diffusion ne suffit pas à établir ce que contient la restauration actuelle.
Comment préparer sa séance sans se faire raconter le film
Trois vérifications rendent la découverte plus claire. D’abord, consulter la fiche de la salle pour la version, la langue, les sous-titres et la durée. Ensuite, distinguer l’information de classification du discours promotionnel. Enfin, garder le dénouement cinématographique à découvrir : connaître le sort historique de Grandier ne dit pas comment Russell construit son récit.
Les indications d’âge doivent être lues pour le territoire et la séance concernés. Le registre français du CNC consulté affiche une interdiction aux moins de 16 ans pour le visa 38790 ; le BBFC classe la version britannique de 2026 à partir de 18 ans. Il ne faut pas convertir mécaniquement une classification nationale en une autre. Le film comporte des contenus sexuels, de la nudité et des violences : sa ressortie patrimoniale n’en fait pas une séance familiale.
La meilleure porte d’entrée reste alors une double curiosité. S’intéresser à Loudun pour comprendre ce qui a rendu l’accusation possible ; s’intéresser au cinéma pour observer ce qu’un réalisateur choisit d’en faire. La restauration offre une nouvelle occasion de cette rencontre. Son intérêt ne se mesure ni au seul scandale de 1971, ni au nombre de minutes récupérées, mais à la possibilité de regarder une proposition artistique dans une version mieux identifiée.






