Le requin de « Les Dents de la mer » est d’abord une présence qu’on entend avant de la voir. Pour raconter cette peur, Steven Spielberg a pu compter sur un problème de tournage : le requin mécanique tombait en panne. La musique de John Williams, réduite à deux notes devenues célèbres, a alors pris une place centrale. Ce choix de cinéma a contribué à installer le requin comme figure de menace. Mais l’image du monstre ne dit ni comment les requins vivent ni ce que les chiffres permettent de conclure sur les risques pour les humains.
Le podcast de Radio France « L’Océan d’Arthur » relie la publication du roman de Peter Benchley en 1974 et l’adaptation de Spielberg l’année suivante à une transformation de l’imaginaire collectif. Il évoque aussi des plages désertées et une hausse de la pêche récréative après le succès du film. La portée de ce récit est culturelle : pour comprendre ce qui arrive aux populations marines, il faut ensuite regarder les pressions qu’elles subissent et les données de conservation.
Une peur mise en scène
Le cinéma peut concentrer l’attention sur un signal simple : une silhouette à la surface, une musique reconnaissable, une menace qui approche. L’animal devient ainsi le centre d’un récit de danger. Or la mise en scène décrit une situation dramatique, pas la fréquence des rencontres dans la nature ni le comportement de toutes les espèces de requins.
Cette distinction compte parce que le mot « requin » rassemble des animaux différents. Une scène de fiction ne renseigne pas sur les espèces concernées, leurs habitats ou leurs interactions avec les humains. Pour parler du risque, il faut donc regarder des données définies et datées, plutôt que prendre la puissance d’une image pour une mesure.
Le bilan 2025 de l’International Shark Attack File (ISAF), tenu par le Florida Museum of Natural History, illustre l’importance des catégories. L’organisme a examiné 105 interactions alléguées dans le monde et confirmé 65 morsures non provoquées sur des humains, ainsi que 29 morsures provoquées. Une morsure « non provoquée » désigne, dans sa définition, un incident dans l’habitat naturel du requin sans provocation humaine ; les situations où une personne initie une interaction sont classées séparément.
Ces 65 cas ne représentent donc ni toutes les interactions entre humains et requins, ni une estimation de leur abondance. Le bilan classe des incidents signalés et examinés. Il indique aussi neuf décès liés à des morsures non provoquées en 2025, à comparer à une moyenne annuelle de huit sur les cinq années précédentes, de 2020 à 2024. L’ISAF qualifie ce total de conforme à cette moyenne récente. Un bilan annuel renseigne sur les événements recensés : il ne transforme pas le requin en menace uniforme, ni ne permet de déduire le risque propre à chaque plage ou activité.
La surpêche au centre de l’enjeu de conservation
Le recul de certaines populations se mesure avec d’autres outils que le nombre de morsures. Une étude publiée dans « Nature » en 2021, présentée dans le répertoire du Centre commun de recherche de la Commission européenne, a rapproché deux indicateurs : un indice d’abondance fondé sur 57 séries de suivi pour 18 espèces, et un indice de risque d’extinction portant sur 31 espèces de requins et de raies océaniques.
Les chercheurs estiment une baisse de 71 % de l’abondance globale depuis 1970 et l’associent à une forte hausse de la pression de pêche relative. Leur résultat concerne cet ensemble d’espèces océaniques, pas chaque espèce de requin dans chaque mer. Il documente un enjeu de surpêche et de conservation ; il ne mesure pas l’effet du film de Spielberg sur les captures.
L’écart entre les deux sujets est éclairant. Une fiction peut peser sur les représentations et sur la manière dont un public accueille un animal. L’état des populations dépend, lui, de pressions concrètes qui doivent être étudiées dans leurs milieux. Remplacer l’image du monstre par celle d’un animal invulnérable serait tout aussi trompeur : certaines espèces subissent des prélèvements qui menacent leur avenir.
L’étude appelle à des limites de captures fondées sur la science et à des mesures de protection pour éviter de nouveaux effondrements. Le rôle écologique des requins et des raies est donc aussi une question de gestion des activités humaines. Le sort d’une population ne se joue pas seulement dans le regard que l’on porte sur elle, mais dans les règles et les pratiques qui déterminent les prélèvements.
Regarder le risque à la bonne échelle
Les chiffres de l’ISAF ne sont pas une invitation à ignorer les précautions : ils permettent plutôt de nommer ce qu’ils mesurent. En 2025, parmi les morsures non provoquées confirmées, 46 % concernaient des personnes qui nageaient ou pataugeaient, 32 % des activités de surf ou de glisse et 15 % la plongée avec tuba ou en apnée. Ces proportions décrivent les activités des personnes impliquées dans les cas recensés ; elles ne donnent pas, à elles seules, le risque par heure passée dans l’eau, faute de dénominateur correspondant.
Sortir du cliché du monstre ne revient donc pas à nier qu’une morsure peut blesser ou tuer. C’est remettre ensemble des échelles souvent confondues : un récit de fiction, des incidents rares mais documentés, et des enjeux de conservation qui demandent des données sur les espèces et les populations. Le requin de Spielberg est une construction de cinéma. L’animal, lui, se comprend mieux en distinguant les espèces, les milieux et les mesures réellement disponibles.
Références
- « Les Dents de la mer : comment le cinéma a fait des requins des monstres à abattre » ; Radio France, L’Océan d’Arthur
- « Yearly Worldwide Shark Attack Summary » ; Florida Museum of Natural History, International Shark Attack File
- « Half a century of global decline in oceanic sharks and rays » ; étude de 2021, répertoire du Centre commun de recherche
Un grand requin blanc dans les eaux de l’île Guadalupe, au Mexique. Photographie d’illustration.
Crédit : Sharkcrew — Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.






