503 photographies, 273 auteurs, 68 pays. Lorsqu’Edward Steichen présente *The Family of Man* au Museum of Modern Art (MoMA) de New York en 1955, il ne cherche plus seulement à créer des images. Il veut raconter ce qui rapproche les êtres humains, à partir du regard d’autres photographes. L’exposition voyage ensuite à travers le monde, avant de trouver une installation permanente au château de Clervaux, dans le pays où Steichen est né.
Le parcours de cet artiste ne se réduit pourtant pas à cette exposition. Photographe, peintre, expérimentateur, portraitiste de mode et responsable de musée, Edward Steichen (1879-1973) a participé à plusieurs transformations majeures de la photographie moderne. Son histoire relie un village luxembourgeois aux studios new-yorkais, aux avant-gardes parisiennes et aux débats sur la manière de montrer les images.
De Bivange à Milwaukee : les débuts d’un regard
Edward Jean Steichen naît le 27 mars 1879 à Bivange, au Luxembourg. En 1881, sa famille émigre aux États-Unis, où elle passe par le Michigan avant de s’établir à Milwaukee, dans le Wisconsin. Selon l’ambassade du Luxembourg à Washington, le jeune Edward grandit dans une famille où l’on parle luxembourgeois à la maison, tout en recevant une éducation en anglais et en allemand.
À l’adolescence, il entre en apprentissage dans un atelier de lithographie. Cette technique d’impression lui apprend le dessin, la composition et la fabrication d’images reproductibles. Il s’intéresse parallèlement à la peinture et découvre la photographie vers 1895, lorsqu’il acquiert son premier appareil.
Ses premières photographies privilégient souvent les atmosphères, les contours adoucis et les effets de lumière. Cette approche est proche du pictorialisme, mouvement qui cherche à faire reconnaître la photographie comme un art à part entière, et non seulement comme un moyen mécanique d’enregistrer le réel.
Paris et Alfred Stieglitz : défendre la photographie comme un art
En 1900, Steichen se rend à Paris pour étudier la peinture. En passant par New York, il rencontre Alfred Stieglitz, figure influente de la photographie américaine. Cette rencontre marque le début d’une collaboration importante.
En 1902, ils comptent parmi les fondateurs du mouvement Photo-Secession. Les photographes associés à ce groupe revendiquent la liberté d’expérimenter avec le cadrage, la lumière, les procédés de tirage et l’expression personnelle. Les photographies de Steichen sont ensuite largement présentées dans la revue Camera Work, animée par Stieglitz.
Leur travail contribue également à faire de la galerie new-yorkaise 291 un lieu de rencontres entre photographie et art moderne. Les relations de Steichen avec des artistes européens, dont Auguste Rodin, Paul Cézanne et Henri Matisse, participent à ces échanges entre New York et Paris.
La National Gallery of Art rappelle que la photographie de Steichen évolue alors avec ses recherches picturales. Son œuvre montre qu’un même artiste peut passer de l’image atmosphérique à des formes plus directes, sans renoncer à interroger la composition.
Comment est-il devenu un pionnier de la photographie de mode ?
Au début du XXe siècle, la photographie de mode ne possède pas encore la place qu’elle occupera dans les magazines. Les illustrations dessinées restent importantes et l’image photographique commerciale est en pleine transformation.
Steichen réalise dès 1911 des photographies de créations du couturier Paul Poiret. Au cours des années 1920 et 1930, il travaille pour les publications Vogue et Vanity Fair du groupe Condé Nast, dont il devient l’un des principaux photographes.
Il y réalise des portraits de personnalités et des photographies de mode qui cherchent à donner une présence particulière aux vêtements, aux attitudes et aux visages. La lumière, la disposition des corps et la construction de la scène comptent autant que l’objet photographié.
Cette activité commerciale n’est pas étrangère à sa recherche artistique. Elle lui offre un terrain d’expérimentation sur les éclairages de studio, les tirages et la reproduction des images dans la presse. Elle contribue aussi à changer l’idée que l’on se fait de la photographie : un cliché publié dans un magazine peut être conçu avec une véritable ambition esthétique.
Deux guerres et un autre usage de l’image
La carrière de Steichen traverse les deux guerres mondiales. Durant la Première Guerre mondiale, il travaille pour l’armée américaine dans la photographie de reconnaissance aérienne en France. L’image sert ici à observer des positions et à répondre à des besoins militaires précis, loin du portrait artistique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il organise une unité photographique de la marine américaine. Il supervise également des projets destinés à montrer le conflit au public. Le documentaire The Fighting Lady, lié à son travail, reçoit un Oscar du meilleur documentaire en 1945.
Ces épisodes donnent une dimension supplémentaire à son parcours. Les mêmes outils, caméra, cadrage, sélection et montage, peuvent servir à créer une œuvre, informer, témoigner ou soutenir un discours officiel. Il faut donc toujours regarder qui produit une image, dans quel contexte et pour quel public.
Cette expérience de l’organisation et de la présentation d’images annonce le grand tournant de la fin de sa carrière.
Au MoMA, il ne photographie plus seulement : il compose des expositions
En 1947, Steichen prend la direction du département de photographie du Museum of Modern Art à New York. Il occupe cette fonction jusqu’en 1962 et contribue à organiser plus de quarante expositions.
Diriger un département de musée, ce n’est pas seulement choisir de belles photographies. Il faut constituer des ensembles, trouver un ordre de présentation, rapprocher des images produites à des époques et dans des pays différents, puis expliquer au public les raisons de ces choix.
Steichen transforme cette activité en mode d’expression. Au lieu de montrer chaque photographie comme un objet isolé, il cherche à faire naître une histoire par la succession des images, les changements d’échelle et leur mise en espace.
Il faut ici distinguer deux métiers. Le photographe fabrique une image ; le commissaire d’exposition choisit et organise les images d’autres auteurs. Steichen a pratiqué les deux avec une influence considérable sur la culture visuelle du XXe siècle.
1955 : pourquoi *The Family of Man* a marqué l’histoire
Ouverte au MoMA le 24 janvier 1955, *The Family of Man* rassemble 503 photographies réalisées par 273 photographes de 68 pays, selon les archives du musée et le Centre national de l’audiovisuel luxembourgeois (CNA).
Les sujets retenus parcourent des expériences humaines communes : naissance, enfance, travail, amour, famille, conflits, souffrance, mort et espérance. Les images sont arrangées pour provoquer des correspondances entre des personnes vivant dans des situations très différentes.
L’exposition s’inscrit dans les années d’après-guerre. Elle défend une vision humaniste et un message de paix, à une époque marquée par les souvenirs du conflit mondial et les tensions de la guerre froide. Les photographies de Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, Dorothea Lange, Robert Doisneau ou Ansel Adams figurent parmi celles présentées.
Mais ces 503 images n’ont pas été prises par Steichen. Son rôle a été de les sélectionner avec son équipe et de construire un parcours. La présentation du CNA permet de distinguer le travail des auteurs de la vision du commissaire.
L’exposition a voyagé dans de très nombreux pays et attiré plus de dix millions de visiteurs depuis sa création, selon le CNA. Ce succès témoigne de sa diffusion exceptionnelle, sans signifier que tous les publics ont nécessairement reçu le même message.
Une exposition célèbre, mais aussi une manière de regarder à questionner
*The Family of Man* invite à chercher des liens entre les humains. Ce regard possède une force particulière, mais il ouvre aussi une question critique : jusqu’où peut-on rapprocher des situations très différentes sans effacer leur contexte ?
Une photographie de travail, de famille ou de conflit ne raconte pas exactement la même histoire selon le pays, l’époque et les personnes représentées. Lorsque plusieurs images sont associées pour exprimer une idée universelle, le visiteur gagne un récit commun, mais risque de perdre certaines différences.
C’est pourquoi l’exposition mérite d’être observée à deux niveaux. On peut suivre le parcours imaginé par Steichen et, en même temps, s’arrêter sur la légende d’une photographie : qui l’a prise, où, quand, et dans quelles circonstances ? Cette attention aux auteurs ne diminue pas la portée de l’ensemble ; elle donne davantage de profondeur aux rencontres qu’il propose.
Pourquoi Clervaux est-il devenu son lieu de mémoire ?
Steichen souhaitait que *The Family of Man* soit durablement liée à son pays natal. L’ensemble a été transmis au Luxembourg dans les années 1960. Après plusieurs étapes de présentation et des travaux de restauration, la version intégrale de l’exposition a été installée au château de Clervaux en 1994.
En 2003, la collection est inscrite au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO, consacré à la protection et à la diffusion du patrimoine documentaire. Cette distinction n’est pas à confondre avec le classement d’un bâtiment au patrimoine mondial : elle concerne ici une collection photographique historique.
Le CNA veille à la conservation de cet ensemble, dont les tirages et les montages ont connu les contraintes des transports, des installations successives et du vieillissement des matériaux.
Pour les lecteurs de LETZVIEW, Clervaux n’est donc pas seulement un lieu associé au nom d’un artiste célèbre. C’est l’endroit où l’on peut parcourir la version historique complète de sa grande exposition, dans une installation permanente.
*The Bitter Years* : une autre lecture de la photographie documentaire
Steichen organise également The Bitter Years, présentée au MoMA en 1962. Cette exposition réunit plus de 200 images de photographes qui avaient documenté l’Amérique rurale pendant la Grande Dépression, dans le cadre du programme américain Farm Security Administration.
Parmi les auteurs figurent Dorothea Lange, Walker Evans, Arthur Rothstein et Jack Delano. La collection met en lumière des conditions de travail et de vie difficiles, mais aussi la manière dont la photographie documentaire est utilisée pour sensibiliser le public.
L’ensemble a été montré à Dudelange de 2012 à 2020, dans l’ancien château d’eau du Waassertuerm, près du CNA. Depuis la fermeture de cette exposition en décembre 2020, la collection est conservée dans les archives du CNA, où elle fait l’objet d’études et d’expertises. Il ne faut donc pas la présenter comme une exposition actuellement accessible en permanence au public.
Ce second ensemble permet de comparer deux façons d’utiliser des photographies d’autres auteurs : *The Family of Man* cherche des expériences communes à travers le monde, tandis que *The Bitter Years* se concentre sur une période sociale et historique précise.
Où découvrir aujourd’hui Edward Steichen au Luxembourg ?
Plusieurs institutions conservent ou présentent une partie de son héritage :
- Au château de Clervaux, *The Family of Man* se visite dans sa version intégrale permanente. La programmation du CNA pour 2026 annonce une ouverture de mercredi à dimanche de 12 h à 18 h, avec un tarif normal de 6 € et un tarif réduit de 4 €. Les conditions doivent être vérifiées avant une visite.
- À Luxembourg-ville, le Nationalmusée um Fëschmaart conserve un important ensemble d’œuvres de Steichen, dont certaines provenant de dons de l’artiste. Les photographies sont exposées par roulement pour des raisons de conservation.
- La galerie Am Tunnel, liée à la Banque et Caisse d’Épargne de l’État, possède également un espace consacré à ses photographies.
- La collection historique The Bitter Years est conservée par le CNA à Dudelange, mais son exposition dans le Waassertuerm a pris fin en 2020.
Edward Steichen meurt en 1973, à quelques jours de son 94e anniversaire. Plus d’un demi-siècle après sa disparition, son œuvre permet encore de réfléchir à deux questions distinctes : comment produire une image qui marque le regard et comment raconter quelque chose à partir de centaines d’images réunies.
Sources et visites
- Steichen Collections Luxembourg : présentation de l’artiste et des fonds conservés.
- MoMA, archives Edward Steichen : chronologie, Photo-Secession, Condé Nast et expositions.
- National Gallery of Art : débuts de Steichen, pictorialisme et Alfred Stieglitz.
- Luxembourg.public.lu : Edward Steichen et les collections conservées dans le pays.
- CNA : *The Family of Man*, exposition permanente à Clervaux.
- UNESCO Luxembourg : inscription au registre « Mémoire du monde » en 2003.
- CNA : *The Bitter Years*, exposition et statut actuel de la collection.
- CNA : conditions de visite 2026 de *The Family of Man*.






