Une photographie peut conserver davantage que ce que l’œil distingue immédiatement. Les plaques de Gabriel Lippmann en offrent un exemple singulier : récompensées par le prix Nobel de physique en 1908, elles continuent de poser des questions aux chercheurs et aux musées. Ce portrait revient sur une invention dont l’intérêt tient autant à son principe qu’aux difficultés de sa fabrication, de son analyse et de sa présentation.
De Hollerich au laboratoire parisien
Gabriel Lippmann naît à Hollerich, au Luxembourg, le 16 août 1845, de parents français. La biographie publiée par la Fondation Nobel retrace ensuite une formation à Paris et un séjour scientifique en Allemagne en 1873, auprès de chercheurs à Heidelberg et Berlin. Il rejoint la faculté des sciences de Paris en 1878, puis devient professeur de physique mathématique en 1883 et de physique expérimentale trois ans plus tard.
Ses recherches ne se limitent pas à l’image : ses travaux sur les phénomènes électriques et capillaires conduisent notamment à un électromètre très sensible. La photographie couleur résulte elle aussi d’un long passage de la théorie à l’instrument. Le principe est élaboré en 1886, le procédé présenté à l’Académie des sciences en 1891 et la théorie complète publiée en 1894. L’invention ne surgit donc pas sous la forme d’un appareil immédiatement abouti.
Inscrire les couleurs dans la matière
L’explication de Sorbonne Université décrit une plaque de verre recouverte d’une émulsion contenant des halogénures d’argent, au contact de mercure liquide. Celui-ci joue le rôle de miroir. La lumière traverse l’émulsion, se réfléchit, puis rencontre la lumière incidente : leur combinaison forme des ondes stationnaires.
Sous l’action lumineuse, des germes d’argent apparaissent préférentiellement à certains endroits de ces ondes. Le développement les transforme en agrégats organisés en plans. Leur espacement dépend de la longueur d’onde : la matière conserve ainsi une structure liée aux couleurs reçues. Éclairer ensuite la plaque permet de restituer de la couleur à partir de cette organisation. Ce bref aperçu décrit un procédé historique ; ce n’est pas un protocole de manipulation du mercure.
Ce qu’un regard convaincu ne suffit pas à mesurer
En avril 2021, l’EPFL présente des recherches menées sur des plaques anciennes et sur des plaques fabriquées par son équipe. Là où de nombreuses techniques photographiques reposent sur trois mesures associées au rouge, au vert et au bleu, l’approche de Lippmann conserve généralement entre 26 et 64 échantillons spectraux dans le visible, selon les chercheurs.
Cette richesse ne garantit pourtant pas une restitution sans déformation. L’équipe observe des différences entre le spectre réfléchi et celui de la lumière initiale, même lorsque les couleurs semblent convaincantes. Une photographie peut donc être visuellement séduisante tout en demandant une analyse supplémentaire pour servir de mesure. Pour les plaques historiques, certains paramètres de fabrication demeurent inconnus.
Refaire pour comprendre
Un article scientifique déposé en juillet 2022 par Gilles Baechler et ses collègues développe le modèle mathématique du procédé et sa validation expérimentale. Son résumé précise que les déformations dépendent notamment de l’épaisseur de la plaque et des propriétés réfléchissantes du milieu utilisé lors de la prise de vue. Les chercheurs comparent leur modèle à des photographies Lippmann qu’ils produisent eux-mêmes.
Cette démarche relie un objet ancien à une expérience reproductible. Elle ne consiste pas seulement à admirer une image retrouvée : fabriquer une plaque dont on connaît les conditions permet de confronter une explication à un résultat. Les travaux cités datent de 2021 et 2022 ; ils ne sont pas annoncés ici comme une découverte de 2026.
Le musée doit aussi régler la lumière
La présentation des originaux pose un autre problème concret. Pour l’exposition de Photo Elysée en 2023, des chercheurs de l’EPFL participent à la conception de supports inclinés et d’un éclairage adapté. L’angle d’observation est déterminant pour voir l’image sans reflets parasites. L’objet demande donc davantage qu’un cadre posé au mur.
Photo Elysée indique conserver 137 plaques et distingue trois façons d’aborder ce fonds : l’expérience visuelle, le procédé scientifique et l’histoire de l’image. Sa présentation mentionne aussi un projet de catalogue raisonné, sans que cette annonce suffise à en établir aujourd’hui l’achèvement. Derrière le nom du lauréat se trouvent ainsi des objets qui mobilisent encore physiciens, historiens et conservateurs. Leur étude prolonge une question très concrète : que garde réellement une photographie de la lumière qui l’a produite ?
Sources
- Fondation Nobel : biographie de Gabriel Lippmann.
- Sorbonne Université : procédé interférentiel.
- EPFL : recherches présentées le 15 avril 2021.
- Baechler et collègues : résumé de l’article de 2022.
- EPFL : dispositifs de présentation de l’exposition 2023.
- Photo Elysée : fonds et exposition 2023.
Sources consultées le 21 octobre 2026.






