Comment poursuivre des études supérieures quand son pays ne dispose pas encore de lycée public pour jeunes filles donnant accès aux mêmes examens que les garçons ? À la fin du XIXe siècle, cette difficulté a façonné le parcours de Anne Beffort (1880-1966). Devenue institutrice, elle cherche d’autres voies vers l’université, étudie à Münster puis à Paris et figure, avec Marie Speyer, parmi les premières Luxembourgeoises à obtenir un doctorat.
Son histoire ne s’arrête pas à ce diplôme. Enseignante, écrivaine et défenseuse de la culture française, Anne Beffort contribue à élargir l’accès des filles à l’enseignement. Elle joue ensuite un rôle majeur dans la préservation de la Maison Victor Hugo à Vianden, aujourd’hui musée littéraire. Une même conviction traverse ses engagements documentés : l’éducation et le patrimoine ont besoin de personnes qui travaillent à les transmettre.
Grandir à Neudorf, quand les études des filles restent limitées
Anna, dite Anne Beffort, naît le 4 juillet 1880 à Neudorf, alors rattaché à la commune d’Eich, près de Luxembourg-Ville. Elle vient d’une famille nombreuse : son père est jardinier et elle grandit parmi dix enfants.
À cette époque, les possibilités de poursuite d’études ne sont pas les mêmes pour les garçons et les filles. Le Centre national de littérature rappelle qu’il n’existe pas au Grand-Duché de lycée pour jeunes filles permettant de préparer les examens de fin d’études secondaires réservés aux garçons.
Anne Beffort est d’abord scolarisée au pensionnat Notre-Dame Sainte-Sophie, puis suit une formation à l’École normale d’institutrices. Elle enseigne de 1900 à 1904 à Roedgen et poursuit parallèlement les examens nécessaires pour accéder à des études supérieures.
Cette chronologie compte : elle ne se retrouve pas directement à l’université après son parcours scolaire. Elle doit emprunter une filière de formation professionnelle, puis obtenir les équivalences qui lui ouvrent une autre possibilité. Le parcours individuel éclaire ainsi une barrière institutionnelle qui concerne bien d’autres jeunes femmes de sa génération.
Münster et la Sorbonne : la route vers le doctorat
Grâce à ses économies et à un soutien financier public, Anne Beffort part étudier les lettres françaises à l’université de Münster, puis à la Sorbonne, à Paris. Elle y travaille notamment sous la direction du spécialiste de littérature Gustave Lanson.
Sa recherche doctorale porte sur Alexandre Soumet, écrivain et académicien français du XIXe siècle. Il ne s’agit pas d’un diplôme honorifique mais d’un travail d’histoire et de critique littéraire.
En avril 1909, Anne Beffort soutient son doctorat. Le Dictionnaire des auteurs luxembourgeois la présente, avec Marie Speyer, parmi les premières Luxembourgeoises à accéder à ce titre. Cette précision est importante : raconter une pionnière ne doit pas effacer une autre femme ayant franchi la même étape.
Dans le Luxembourg du début du XXe siècle, ce diplôme représente davantage qu’une réussite individuelle. Il montre qu’une voie universitaire devient accessible à certaines femmes, mais au prix de démarches, de déplacements et de financements qui ne sont pas nécessaires dans les mêmes conditions pour tous les étudiants.
1909 : enseigner au nouveau Lycée de jeunes filles
L’année du doctorat coïncide avec un changement important : la création du Lycée de jeunes filles de Luxembourg. Anne Beffort y devient l’une des premières enseignantes et la première professeure de français, selon le Centre national de littérature.
Cet établissement répond à un problème concret : donner aux filles la possibilité de suivre des études secondaires ouvrant davantage de perspectives universitaires et professionnelles. Son histoire ne doit pas être attribuée à une seule personne. Elle résulte aussi de l’engagement d’associations et de femmes qui défendent depuis des années une autre place pour l’éducation féminine.
Le lycée connaît par la suite plusieurs transformations, notamment un déplacement de ses activités vers le Limpertsberg. Il prend finalement le nom de Lycée Robert-Schuman et accueille aujourd’hui garçons et filles.
Anne Beffort poursuit le travail au-delà de ses cours. Elle participe à la vie de l’établissement et s’engage auprès de son association d’anciennes élèves, dont elle devient présidente à partir de 1929. Les réseaux d’anciennes élèves servent aussi à maintenir des liens, accompagner des projets et soutenir celles qui cherchent à prolonger leur formation.
La littérature française comme terrain de recherche
Enseigner le français n’empêche pas Anne Beffort de mener une activité littéraire propre. Elle écrit des études, des articles et des textes de souvenirs, et participe aux échanges culturels entre le Luxembourg et la France.
Elle compte parmi les membres fondateurs de la Société des écrivains luxembourgeois de langue française, créée en 1934, et participe aux Amitiés françaises. Ses articles paraissent dans plusieurs revues et journaux, dont *Les Cahiers luxembourgeois*, le *Luxemburger Wort* et des publications professionnelles.
Elle s’intéresse à la littérature romantique, à Victor Hugo et à l’écrivain Alexandre Soumet, sujet de sa thèse. Ses travaux s’inscrivent dans une histoire culturelle où la langue française joue un rôle à la fois scolaire, littéraire et diplomatique au Luxembourg.
En 1961, elle publie deux volumes de _Souvenirs_, dans lesquels elle mêle souvenirs personnels, expériences de formation et réflexions littéraires. Ces ouvrages permettent d’aller au-delà d’une notice biographique : ils donnent accès à une voix écrite et à la manière dont elle choisit elle-même de raconter des épisodes de son parcours.
Vianden : sauver une maison liée à Victor Hugo
L’autre grand chapitre de sa vie se déroule autour de Vianden. Le poète français Victor Hugo y séjourne durant son exil, en 1871. Des décennies plus tard, la maison qui a accueilli l’écrivain devient pour Anne Beffort un objet de mémoire à préserver.
En 1935, à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Hugo, elle s’investit dans les manifestations littéraires et défend l’acquisition du bâtiment par l’État luxembourgeois. L’objectif est de transformer ce lieu en musée littéraire, où le séjour du poète et ses liens avec le Grand-Duché pourront être expliqués au public.
En 1937, elle devient la première présidente des Amis de la Maison de Victor Hugo à Vianden. L’association œuvre à la conservation des documents, à l’organisation d’activités littéraires et à la promotion du musée.
Ce travail demande plus qu’une admiration pour un auteur. Il faut réunir les institutions, convaincre de l’intérêt d’un lieu, organiser sa conservation et lui donner une vocation durable. L’histoire de cette maison montre que le patrimoine littéraire n’existe pas seulement dans les livres : il se construit aussi autour de bâtiments, de documents et de décisions publiques.
1941 : l’Occupation interrompt sa carrière d’enseignante
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Luxembourg subit l’occupation allemande et la politique de germanisation menée par les autorités nazies.
Selon le Dictionnaire des auteurs luxembourgeois, Anne Beffort est démise de ses fonctions d’enseignante en 1941 par les occupants. Le Centre national de littérature la décrit comme une intellectuelle qui a refusé les compromissions pendant cette période.
Elle retrouve l’enseignement pour les années 1945 et 1946. Il serait abusif d’en déduire tous les détails de ses activités ou de son état d’esprit pendant la guerre sans correspondances ou archives supplémentaires ; les éléments établis montrent déjà la rupture imposée à son parcours professionnel.
Le conflit touche aussi les lieux de mémoire. À Vianden, la maison de Victor Hugo subit des dommages pendant la guerre, puis connaît une nouvelle phase de reconstruction et de remise en valeur. Son histoire patrimoniale porte ainsi la trace des bouleversements du XXe siècle.
La Légion d’honneur et la réouverture du musée en 1948
Le 1er août 1948, la Maison Victor Hugo rouvre à Vianden lors d’une cérémonie à laquelle participe Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères. À cette occasion, il remet à Anne Beffort la Légion d’honneur, en reconnaissance de son engagement pour la culture française et les échanges littéraires.
Le diplôme conservé aujourd’hui par le Centre national de littérature est l’un des objets permettant de documenter cette distinction. Le centre conserve également des photographies et d’autres documents liés à la cérémonie.
La réouverture du musée marque un résultat concret de son engagement : une maison liée à un séjour du poète devient un lieu de transmission culturelle. La décoration vient reconnaître ce travail, mais elle n’en constitue pas à elle seule la preuve. Les associations, les acquisitions et la conservation des archives racontent ce qui a été réalisé.
Ses archives racontent une vie plus vaste que ses titres
Anne Beffort meurt le 20 juillet 1966 à Davos, en Suisse, à l’âge de 86 ans. Elle laisse des livres, des articles, de la correspondance et un engagement durable dans l’éducation et la mémoire littéraire.
Le Centre national de littérature, à Mersch, conserve un fonds d’archives qui comprend des documents personnels et professionnels, des diplômes, des lettres et des photographies. En 2025, le CNL a par exemple présenté une pièce liée à sa visite de l’Exposition universelle de Paris en 1937.
Un tel document ne raconte pas toute une vie, mais il ouvre une fenêtre sur son époque : les réseaux intellectuels, les voyages, les rencontres et la circulation des idées. L’intérêt des archives est précisément de permettre des recherches au-delà des grandes étapes souvent répétées dans les biographies.
Depuis 2003, la Ville de Luxembourg attribue également un Prix Anne-Beffort destiné à reconnaître des personnes ou des initiatives engagées pour l’égalité des chances entre les femmes et les hommes. Son nom est ainsi associé à une réflexion publique qui prolonge l’un des grands thèmes de son parcours.
Où découvrir son héritage au Luxembourg ?
Trois lieux ou ressources permettent de poursuivre cette histoire.
À Vianden, le Musée littéraire Victor-Hugo rappelle les liens de l’écrivain avec le Luxembourg et l’engagement des personnes qui ont préservé la maison.
À Mersch, le Centre national de littérature conserve les documents permettant de retrouver l’écrivaine et l’enseignante au-delà des hommages.
À Luxembourg-Ville, l’histoire de l’ancien Lycée de jeunes filles et du Lycée Robert-Schuman permet de situer son action dans l’évolution de l’enseignement secondaire féminin.
Ce parcours fait apparaître une singularité : Anne Beffort n’a pas seulement franchi des obstacles dans sa propre formation. Elle a participé à créer des conditions d’accès au savoir, puis à transmettre un patrimoine pour d’autres générations.
Sources et ressources
- Dictionnaire des auteurs luxembourgeois : biographie complète, œuvres et archives d’Anne Beffort.
- CNL, 2012 : diplôme de la Légion d’honneur et histoire de la Maison Victor Hugo.
- CNL, juin 2025 : Anne Beffort à l’Exposition universelle de 1937.
- Portail officiel du Luxembourg : Anne Beffort et les pionnières de l’éducation féminine.
- Musée littéraire Victor-Hugo : histoire de l’association des Amis de la Maison de Victor Hugo.
- Ville de Luxembourg : le Prix Anne-Beffort et son héritage.






